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| Lorsque Madame Murano, Monsieur Nourry et Monsieur Demorge m'ont proposé, à l'automne dernier, de collaborer à leurs projets d'hôtels j'ai eu l'impression de retrouver un rêve d'enfant laissé en route. Habiter à l'hôtel, se construire chaque jour un décor "couleur du temps", composer des ambiances en volume et non plus seulement sur le papier ou à travers des collections de mode. J'ai été surtout conquis par ce concept d'hôtels plutôt intimistes, hors des sentiers battus par les grandes chaînes classiques, uniques. |
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Ce premier né (trois devraient suivre) est à l'angle des rues de Poitou et de Saintonge où deux immeubles anciens ont été reliés et ré-agencés par le cabinet d'architecte Bastie.
Le premier bâtiment abritait une boulangerie il n'y pas si longtemps encore. Pas n'importe laquelle. La plus ancienne de Paris, remontant à Henri IV.
On dit dans le quartier que Victor Hugo venait y chercher son pain. La devanture 1900 est classée par les monuments historiques et l'enseigne en a été conservée ainsi que celle de l'hôtel voisin déjà visible sur certaines cartes postales anciennes, de même que le noir légèrement rehaussé d'or des boiseries d'origine, apparentes derrière les fixés-sous-verre extérieurs. |
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| A l'intérieur, ceux, très suaves qui décoraient l'ancienne boulangerie jusqu'au plafond, ont bien sûr été restaurés et constituent un écrin quasi "vénitien" pour la réception vert amande à rideaux de taffetas bouillonné bordeaux. J'ai tout de suite aimé les perspectives un peu biscornues, comme sur les gravures de l'époque, la circulation un peu labyrinthique des étages, le refuge "fœtal" des pièces, les nouveaux espaces très fonctionnels créés tout en respectant le pittoresque très "vieux Paris" des parties classées, comme le bel escalier de bois XVIIème laissé naturel et mis en valeur par le simple crépi blanc des murs. Tous ces volumes si particuliers m'ont dicté la seule idée qui m'ait parue cohérente avec un tel lieu ainsi situé : chaque chambre devait impérativement être différente, personnalisée, décorée individuellement en fonction de son orientation, de sa hauteur de plafond, de sa situation au cœur de l'hôtel. Et même de la vue. Mais surtout il fallait se laisser raconter par chacune l'amorce d'une histoire à compléter par les voyageurs eux-mêmes. Sans tomber bien sûr dans l'artifice de la fausse maison ou d'un ersatz d'appartement. Ni dans le concept uniformisé de la chambre d'hôtel traditionnelle. On a bien voulu me faire confiance et me suivre dans cette direction peu académique. Anne Peyroux m'a aidé à concrétiser cette utopie. |
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Ayant quitté Saint-Germain pour ce quartier
je sais ce qu'on peut venir y chercher, comment l'habiter, s'y sentir chez soi, même de passage. Le Marais a une personnalité bien particulière, riche de diverses facettes très paradoxales, selon qu'on vient y chercher l'art contemporain, la mode, vintage ou non, ou tout simplement un certain art de vivre entre vieilles pierres et modernité, toutes tendances confondues. Ce sont tous ces contrastes que j'ai tâché de traduire en dix-sept ambiances, correspondant à chacune des dix-sept chambres, comme dix-sept façons de vivre le Haut-Marais. |
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Poutres ou béton, papiers peints désuets ou étoffes chamarrées, toiles sobres ou cuir, jouent avec planchers et tommettes, moquettes et céramiques.
Toute une collection de luminaires contemporains, de sièges 60 recouverts de brocards ou de velours, un peu de fourrure et quelques meubles de style tendus de motifs ou couleurs très vifs et graphiques constituent le fil rouge indispensable pour lier ces univers bigarrés et finissent de donner le ton à ce patchwork de climats, avec des panneaux de collages géants sur les murs ou les fenêtres. |
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| On passe ainsi d'un Marais "rustique" en toile de Jouy à un Marais plus "zen" ou "design", d'un Marais historique en damassé à un Marais plus ludique. Des couloirs vert anglais à portes laquées noires encadrées de blanc optique sur fond de moquette à pois, on passe à des décors de pilastres, corniches et consoles "pour rire", des salles de bain d'aujourd'hui en ardoise, faïence ou béton réchauffées de miroirs vénitiens, kaléidoscopes de céramique ou papiers peints panoramiques à des pièces baroques, rococos ou "Couture", de l'épure XXIème siècle au clin d’œil nostalgique, du masculin au féminin, du nord au sud, des fleurs aux rayures, du vieil or au vert fluo. On passe de même de la réception un peu "pâtisserie" au salon plus sombre et cossu laqué aubergine, de l'ascenseur décoré de collages de gravures anciennes au bar, traité comme un café du quartier, alliant zinc et mobilier "Belle-Epoque" aux sièges 60 en camaïeux de jaunes et roses et aux murs "scrap-book". |
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| Comme en couture ou l'harmonie se crée dans un puzzle d'inspirations, ou l'air de notre temps se nourrit des éléments du passé, ou la modernité vit la tradition au présent.
Christian Lacroix |
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photographies : Grégoire KORGANOW |
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